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    Les deux nationalismes

    Louis Cornellier
    18 mars 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Depuis 45 ans, Yvan Lamonde étudie l’histoire des idées au Québec. Il y constate des blocages et des inachèvements. Avec Un coin dans la mémoire, l’historien se fait essayiste afin de remonter aux sources de notre confusion nationale. Le parcours est révélateur et stimulant.

     

    Le colonialisme britannique, explique-t-il, a introduit un coin dans la mentalité québécoise, processus qui a mené à la « désarticulation » de cette dernière. Pour se maintenir en l’absence d’une majorité démographique, le colonisateur a mis en place un système politique dans lequel le principe démocratique (Chambre d’assemblée) était bloqué par le principe aristocratique (Conseils exécutif et législatif), en attendant de pouvoir procéder à une union forcée des deux Canadas, noyant les colonisés dans la majorité britannique (1840). Pour amadouer les Canadiens français lors des périodes de crise, le colonisateur a parfois invité quelques-uns d’entre eux à siéger avec les dominants, selon le principe de la « petite loterie coloniale ».

     

    Papineau et Parent

     

    Cette subtile stratégie a divisé les Québécois en donnant naissance à deux nationalismes : le premier, fondé sur la conservation culturelle et sensible aux espoirs de réforme promis par le colonisateur ; le second, essentiellement politique et en quête d’indépendance.

     

    En 1840, constate Lamonde, le colonialisme est enfin parvenu à diviser pour régner. « C’est à ce moment que se forme le cerveau politique du Québec, cerveau à deux hémisphères, l’un irrigué par Papineau, l’autre par Étienne Parent, explique l’historien. C’est de ce bicéphalisme que sortira la grande division entre une nationalité d’émancipation avec un mordant politique et une nationalité de conservation avec des espoirs d’arrangements. »

     

    Cette division, longtemps nourrie par l’Église catholique, favorable au nationalisme culturel et au pouvoir britannique, dure toujours, écrit Lamonde, et elle opère « comme un principe durable de neutralisation, comme une forme d’anesthésie reconduite ».

    Pour moi, il y a une façon de sortir de l’impression ou de l’idée de dénationalisation, de la menace d’évacuation comme majorité, de la menace de revivre encore la perte du paradis, c’est de se présenter non pas seulement avec des valeurs, mais tout autant avec des principes qui disent ce à quoi les Québécois tiennent comme société
    Yvan Lamonde
     

    Ses effets, dans notre histoire intellectuelle, auraient été dévastateurs. Lamonde, qui les explore depuis quatre décennies, les présente dans cet essai avec plus de style et de passion que dans ses travaux précédents, mais le propos manque parfois un peu de clarté.

     

    L’historien retient notamment l’idée de « fatigue culturelle », chère à Hubert Aquin, selon laquelle les incessants combats nationalistes auxquels la dépendance nous condamne ne peuvent qu’être débilitants à long terme. Il évoque aussi le concept d’« ambivalence », qui, selon lui, et quoi qu’en dise Jocelyn Létourneau, « ne fait pas des enfants forts ». Il se penche, enfin, sur la notion de « fatigue politique », développée par le philosophe Daniel Jacques, résultat d’un nationalisme culturel faisant fi de la nécessité de fonder l’indépendance dans le politique pour donner des fruits durables.

     

    Des principes universels

     

    Sans les assises politiques mises en avant par le nationalisme émancipateur, explique Lamonde, le nationalisme culturel s’avère fragile, et sa défense épuisante. Ainsi, quand la modernité s’impose au Québec après la Deuxième Guerre mondiale et menace le cadre traditionnel, le nationalisme conservateur (Groulx) est tenté par un repli, politiquement inopérant, sur un passé glorieux. Dans l’ère actuelle de la diversité et du pluralisme, un phénomène semblable se produit, symptomatique, selon Lamonde, « d’un certain recul de la pensée souverainiste » propre au nationalisme politique émancipateur.

     

    Or, pour Lamonde, le seul moyen efficace de surmonter le blocage national est de « suturer la culture et le politique » en donnant préséance à ce dernier. Il ne faut pas, propose-t-il, se réfugier dans « une mémoire indéterminée », mais refonder le nationalisme sur les principes universels et républicains qui traversent notre histoire (souveraineté populaire, démocratie, égalité hommes-femmes, laïcité, français langue commune, Charte québécoise des droits et libertés), partageables par tous les citoyens. Cela signifie qu’il faut accepter, pour s’émanciper politiquement, de faire un travail de deuil quant à certains éléments du « paradis perdu » culturel, sans pour autant tout répudier.

     

    Au fond, pour Lamonde, la seule voie d’émancipation des Québécois se trouve dans un nationalisme civique souverainiste, assorti d’une fidélité culturelle sélective. Pour vivre, il y a des deuils à faire, dit-il. Il reste à s’entendre sur la nature de ces derniers. Ce n’est pas gagné.

    Un coin dans la mémoire. L’hiver de notre mécontentement
    Yvan Lamonde, Leméac, Montréal, 2017, 120 pages












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