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    L’islamophobie selon Pascal Bruckner

    L’essayiste français participe à sa façon au débat qui fait rage chez nous

    13 mars 2017 | Michel Lapierre - Collaborateur | Livres
    Pascal Bruckner trouve admirable la «civilisation islamique classique» et son «art des jardins, anticipation géométrique du paradis à venir».
    Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Pascal Bruckner trouve admirable la «civilisation islamique classique» et son «art des jardins, anticipation géométrique du paradis à venir».

    Les manifestations pour ou contre le projet libéral de motion condamnant l’islamophobie au Parlement canadien montrent à quel point le sujet est brûlant. L’essayiste français Pascal Bruckner fait un lien entre islamophobie et culpabilité dans son livre Un racisme imaginaire. Il y souligne : « Partout la lutte des races semble supplanter la lutte des classes, comme le redoutait déjà Raymond Aron, il y a soixante ans. » Quelle idée a-t-il donc derrière la tête ?

    Photo: Ji-Elle / CC L’essayiste français Pascal Bruckner

    Bruckner rappelle, avec une délectation à peine dissimulée, l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, voire la remise en cause de tant de définitions du progressisme en Occident. Il estime qu’en prenant la place de la gauche, championne de la cause des défavorisés quels qu’ils soient, l’antiracisme est « devenu la religion civile des temps modernes ». Pour lui, ce nouveau paradigme « ne cesse de racialiser toute forme de conflit ethnique, politique, sexuel ou religieux ».


    Raisonnement inattaquable ?

     

    L’essayiste se laisse lui-même influencer par le système de valeurs en question qui déterminerait une vision du monde inédite et de la véracité de laquelle il doute. Il en adopte le vocabulaire, même s’il en pervertit le sens. Il déclare : « Nous aimerions qualifier l’accusation “d’islamophobie” de “racisme imaginaire”. » L’affirmation s’appuie sur un raisonnement inattaquable, du moins en apparence.

     

    Le voici : « La critique d’une religion relève de l’esprit d’examen, mais certainement pas de la discrimination. Frapper un fidèle est un délit. Discuter d’un article de foi, d’un point de doctrine, est un droit. Confondre les deux constitue un amalgame insupportable. » Cela est certes vrai en théorie. Mais, en pratique, réfuter une idée à laquelle des gens tiennent comme à la vie, cela exclut-il toujours le mépris de ceux qui la professent ? L’expérience humaine permet au moins d’en douter.

     

    Bruckner refuse d’admettre ce doute. Curieusement, il avoue que « délégitimer le terme d’islamophobie », l’objet même de son livre, risque d’apparaître comme un combat perdu d’avance. Le mot, signale-t-il, « est entré dans le lexique mondial ». Il persiste toutefois à « détraquer cette mécanique trop bien huilée ». Pour un homme qui s’emploie à critiquer une religion ou du moins l’intégrisme qui parfois l’exprime, la détermination et l’opiniâtreté font penser à une attirance inavouée vers une sorte de sacré.

     

    L’« admirable civilisation islamique classique »

     

    Résolument laïque, son entreprise de démystification n’élude tout de même pas l’interrogation métaphysique. L’essayiste laisse échapper cette pensée à la fois la plus belle et la plus raisonnable de l’ouvrage : « La religion n’est pas morte, loin de là, mais elle doit garder en notre vie la place de l’énigme, non du dogme. » Ce qui lui permet d’écrire une phrase qui, cette fois, tient hélas plus du rhéteur que du philosophe : « J’aime tellement l’islam que j’en voudrais au moins dix, au moins cent. »

     

    Par précaution oratoire, Bruckner trouve « admirable » ce qu’il appelle « la civilisation islamique classique ». Il s’émeut devant « l’art des jardins, anticipation géométrique du paradis à venir, la symétrie des croyants inclinés par une horloge implacable à l’heure de la prière, la véhémence métaphysique tempérée par la culture du compromis et du syncrétisme ». Cependant, il reproche à son compatriote Emmanuel Todd, historien et anthropologue, de considérer l’islam actuel comme « la religion des opprimés ».

     

    La motion contre l’islamophobie à laquelle a songé, ici, le gouvernement de Justin Trudeau, après la tuerie dans une mosquée à Québec, correspond à la défense, en Occident, par plusieurs libéraux et par l’ensemble de la gauche, de la masse dépréciée des musulmans issus de l’immigration. Devant pareille ouverture d’esprit, Bruckner a une réplique fracassante : « L’anticolonialisme, un demi-siècle après la décolonisation, est le cache-misère des soldats désoeuvrés du progressisme. »

     

    Voir dans la dénonciation de l’islamophobie la culpabilité que l’Occident, en mal de progressisme, ressentirait en retard, après avoir jadis colonisé ou du moins dominé le monde musulman, est une attitude navrante. Elle désole d’autant que l’essayiste pense que nul n’a « vaincu » le dernier « monstre » qui hante l’Occident : « sa détestation de soi ».

     

    Étrangement, la remise en cause de l’accusation, jugée polémique, d’islamophobie débouche, chez l’altier Bruckner, sur le procès du progressisme occidental.

    Un racisme imaginaire. Islamophobie et culpabilité
    ★★★
    Pascal Bruckner, Grasset, Paris, 2017, 272 pages












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