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    Le funambule du ballet

    Odile Tremblay
    13 mai 2002 14h54 |Odile Tremblay | Danse | Chroniques
    Leur nom peut sembler rébarbatif à l'oreille du Québécois drapé dans sa fleur de lys. Pour une compagnie de danse installée rue Rivard, coin Saint-Joseph, s'appeler les Grands Ballets canadiens, même de Montréal, doit être lourd à porter, je présume... On imagine des drapeaux de Sheila Copps, toutes feuilles d'érable unies, entortillés autour du portail. Mais qu'est-ce qu'un nom, après tout?

    À bien y regarder, ils sont plutôt petits, ces Grands Ballets canadiens de Montréal, par-dessus le marché. Avec 34 danseurs à peine, la troupe fondée en 1957 par Ludmilla Chiriaeff n'a pas l'envergure des grandes compagnies canadiennes ou américaines, qui en comptent 60 ou 80. Alors que ces dernières peuvent monter des classiques à large distribution comme Giselle ou Le Lac des cygnes, les Grands Ballets canadiens de Montréal, limités dans leur répertoire, nagent entre deux eaux: un chausson dans le ballet classique, un autre dans la danse contemporaine, et le grand écart au milieu. Qui ne les fréquente pas souvent a du mal à cerner leur registre. Ça doit leur nuire.

    À d'autres, comme Jean-Pierre Perreault ou Édouard Lock (qui a pourtant esquissé ses premiers entrechats rue Rivard), la modernité fracassante de la danse contemporaine dont notre métropole fait son miel. Pas évident, pour les Grands Ballets canadiens de Montréal, de trouver leur niche dans la ville où bondissent les athlètes de La La La Human Steps. Comment se situer au milieu de tout ça?

    Autant l'avouer d'entrée de jeu: j'ai longtemps négligé les Grands Ballets canadiens de Montréal. Peut-être à cause de leur nom, qui me rebutait inconsciemment, à cause d'un Casse-Noisette immuable, collé à leur programmation hivernale, voire à cause de préjugés qui leur prêtaient un côté poussiéreux. Mais le spectacle de La Dame de pique a eu raison de ces préjugés-là. Ce ballet adapté du récit de Pouchkine m'est apparu comme un moment de grâce pure, à la frontière temporelle de la danse d'hier et d'aujourd'hui, quelque chose d'aérien et d'achevé, de beau surtout.

    Il a donc fallu cette Dame de pique pour me réconcilier avec les Grands Ballets. À croire que les fantômes virtuels qui flottaient sur la scène au milieu des danseurs m'ont entraînée à leur suite.

    Vous me direz que La Dame de pique a été fraîchement accueillie à New York par la critique le mois dernier. Mais peu importe l'avis des autres quand on ne le partage pas.

    Alors, l'autre jour, j'ai couru voir leur dernier spectacle. Soirée en trois mouvements culminait sur La Symphonie des psaumes de Jiri Kylian, avec choeur, orchestre et décor mural de tapis iraniens devant lesquels bondissaient les danseurs. C'était de la danse contemporaine, mais un parfum de classicisme provenait du choeur, de la musique de Stravinski. Gracieux mélange qui m'a donné envie d'y regarder de plus près.

    Le directeur artistique Gradimir Pankov m'intriguait parce que les Grands Ballets se sont renouvelés avec lui. Depuis son entrée en poste, en 2000 (après qu'il eut dirigé des compagnies de danse en Scandinavie, en Suisse et aux Pays-Bas), la vente d'abonnements a grimpé de 20 %. Sa clientèle a rajeuni. Le public suit derrière.

    Il m'a rencontrée entre deux répétitions. Cet homme tient du funambule en fragile équilibre entre innovation et tradition. Un équilibre que l'ancien danseur né en Macédoine revendique pour sa troupe. Il affirme vouloir repousser les frontières du possible d'un spectacle à l'autre en entraînant le public du côté des découvertes, petit à petit, sans le dépayser complètement. Funambule, donc, en exercice de haute voltige sur la ligne médiane.

    Bien entendu, les éléments les plus conservateurs du public reprochent aux Grands Ballets de s'éloigner de leurs sources. Les plus novateurs estiment qu'ils ont les pieds trop ancrés dans la tradition. Moi, je veux bien me laisser flotter avec eux entre deux mondes.

    Lot éternel des institutions établies: les Grands Ballets rencontrent les mêmes problèmes que l'Orchestre symphonique ou l'Opéra de Montréal, pris en sandwich entre un bassin d'abonnés qu'il convient de ne pas trop effaroucher et une clientèle plus volatile, plus avant-gardiste, à attirer. N'empêche. La tradition pèse de tout son poids sur la compagnie de danse, parfois...

    Prenez le fameux Casse-Noisette, immuable féerie sur pointes que les Grands Ballets présentent, bon an, mal an, dans le temps des Fêtes depuis, semble-t-il, un siècle. La fée dragée a ses charmes, mais ne faudrait-il pas diversifier, comme qui dirait, la marchandise? Gradimir Pankov rappelle que Casse-Noisette joue un rôle éducatif auprès du jeune public. Ce qui ne l'empêche pas de jongler avec l'idée de créer un nouveau ballet pour enfants, peut-être adapté du Petit Prince de Saint-Exupéry. Bonne idée. Ça permettrait aux petits de s'initier au mariage de la musique et des pointes dans un registre plus surprenant. Et pourquoi les enfants auraient-ils une seule et unique chorégraphie à se mettre sous la dent?

    Le jour où les Grands Ballets remplaceront leur Casse-Noisette de Noël par une création plus récente, moins convenue, ce sera à vrai dire la révolution au palais. Mais sans doute leurs danseurs bondiront-ils plutôt sur la scène des deux spectacles, un pied dans le passé, un pied dans le futur. On aime les fragiles équilibres au Québec. Malgré leur nom taillé pour Sheila Copps, les Grands Ballets canadiens de Montréal, purs funambules, nous ressemblent, après tout.












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