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    «Café Müller» – La chorégraphie mère

    30 septembre 2017 | Catherine Lalonde à Ottawa | Danse
    La maestria de «Café Müller» réside dans le mystère de sa narrativité.
    Photo: Bo Lahola La maestria de «Café Müller» réside dans le mystère de sa narrativité.

    Faites du pouce, déguisez-vous en abonné du Centre national des arts ; envisagez peut-être la violence physique ; bref, trouvez un moyen d’aller voir les deux classiques de Pina Bausch, qui a donné son nom à la danse-théâtre. Le sacre du printemps (1975), avec orchestre s’il vous plaît, est un bijou de composition d’ensemble et d’ode aux pulsions terrestres. Et Café Müller (1978) ? C’est la chorégraphie mère, le vaisseau artistique amiral qui a inspiré, et qui le fait encore aujourd’hui, toute une lignée de créateurs.

     

    Presque 40 ans plus tard, il est étonnant de voir à quel point Café Müller n’a pris qu’une ridule ; et encore, elle serait plutôt dans l’oeil qui regarde. Car le côté désuet qui émane de cet étrange café fermé où des âmes mortes tentent de retrouver leurs vifs moments vient plutôt du fait qu’on en a vu depuis des éléments, repris, consciemment ou non, par d’autres. Se superposaient jeudi des souvenirs de chorégraphies de Ginette Laurin (O Vertigo), Maguy Marin, Wim Vandekeybus (Ultima Vez), Gilles Maheu (Carbone 14), Olivier Dubois, Dave St-Pierre, tant ont été réutilisés, et à raison, ces courses frénétiques, ce rapport sauvage aux accessoires, cette création de perspectives et de profondeurs de champ, cette vision à la fois fantomatique et terrienne de la féminité.

     

    La maestria de Café Müller réside dans le mystère de sa narrativité, laissée presque entièrement, là encore, à celui qui regarde. Bausch ne propose finalement qu’un lieu ; une tâche physique qui suffit à composer tout un personnage — et des relations. Il y a celle qui marche à pas fragiles les yeux fermés en se cognant sur les chaises ; celui qui lui dégage le chemin à tout prix ; celle sur la pointe des pieds qui évite tous les meubles et le suit désespérément, lui ; celui qui trépigne, pressé, sans trouver son chemin. Six danseurs, six personnages, et un monde se compose. Sur la musique de Henry Purcell, des histoires émergent, sensibles, presque d’elles-mêmes. Le dosage du rapport au temps est virtuose, entre l’attente et la débandade, entre l’énergie du désespoir et la tête posée sur un bras, longtemps immobile. Là, toutefois, on sent le temps qui a passé, la danse contemporaine d’aujourd’hui nous ayant appris à écouter des silences et des subtilités encore plus longtemps — parfois jusqu’à plus soif.

     

    Diversité

     

    Créé trois ans plus tôt, Le sacre du printemps reste un ballet contemporain, formel, beaucoup plus traditionnel, si ce n’est de la puissance sexuelle, particulièrement celle des femmes, qui est ici en jeu et qui est, malheureusement, un thème qui échappe encore aujourd’hui trop souvent au ballet, pourtant monde de femmes par excellence. Les mouvements d’ensemble sont magnifiques, composés et décomposés sur 36 danseurs — quand a-t-on la chance de voir 36 danseurs contemporains, et un orchestre ? — de haut vol. L’unisson est la base continue. On s’ennuie tout de même de la diversité des corps et des gueules qui perçaient dans les versions antérieures — mais est-ce un souvenir inventé ? —, une diversité, aussi générationnelle, qui est une des forces de Café Müller. Il semble que la plastique de la troupe se soit unifiée, et tant de beauté et de jeunesse court-circuitent le côté païen, mécréant et tribal de la cruauté du sacrifice de cette pauvre élue.

     

    Deux chefs-d’oeuvre ; et un coup de coeur particulier pour Café Müller, qui reste après quatre décennies tout contemporain. Encore !

     

    Le transport de notre critique à Ottawa a été assumé par le Centre national des arts.

    Café Müller et Le Sacre du printemps
    Deux chorégraphies de Pina Bausch. Dansées par le Tanztheater Wuppertal. Au Centre National des Arts d'Ottawa, jusqu'au 30 septembre.












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