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    Friday et Lootij tirent du passé une sagesse pour l’avenir

    30 septembre 2017 | Mélanie Carpentier - Collaboratrice | Danse
    L’artiste iranienne Nasim Lootij a quitté sa terre natale à l’âge de 22 ans pour s’installer d’abord en France avant de venir s’établir récemment à Montréal.
    Photo: Narcisse E. Esfahani L’artiste iranienne Nasim Lootij a quitté sa terre natale à l’âge de 22 ans pour s’installer d’abord en France avant de venir s’établir récemment à Montréal.

    Alors que les activités reprennent au coeur de l’édifice Wilder, le diffuseur Tangente propose un diptyque engagé rassemblant les esthétiques de la chorégraphe autochtone Christine Friday et de l’Iranienne Nasim Lootij. L’événement Porter l’héritage fait place à des écritures venues de « terres d’oppression », porteuses d’histoires ancestrales et d’espoir pour des changements à venir.

     

    Le rapport au passé et aux ancêtres habite le travail de Christine Friday. Descendante de la Première Nation Anishnabe de la région du lac Temagami (nord-est de l’Ontario), la danseuse s’est toujours impliquée dans sa communauté. Après une carrière prolifique d’interprète à travers le pays dans des institutions canadiennes de ballet et de danse contemporaine, ainsi que des collectifs autochtones, elle se lance aujourd’hui en création en cherchant à renouer avec ses racines avec sa récente compagnie basée à Ottawa.

     

    La chorégraphe puise la matière de son premier solo, Maggie Me, dans ses rêves où apparaissent des visions claires des aïeules qui la guident par le truchement de la danse. La spiritualité est donc à la source de cette pièce-hommage à deux figures devenues ses guides spirituelles. D’une part, Maggie White, une référence en danse traditionnelle Jingle Dress. Et d’autre part, Maggie Wilson, une artiste autochtone des environs de Rainy River qui créait des pièces au milieu du XXe siècle, abordant les bouleversements liés à la construction du chemin de fer transcontinental ayant affecté durement l’environnement de son peuple.

    Photo: Cylla-Von-Tiedemann La spiritualité autochtone est à la source de «Maggie Me», une création de la chorégraphe Christine Friday.
     

    « Ce solo reflète l’adversité à laquelle notre culture a dû faire face, notre propre identité nous ayant été retirée », affirme Christine Friday, dont certains proches ont connu les pensionnats indiens. « Mon mot d’ordre en tant qu’artiste est qu’on peut toujours venir nous enlever nos terres, notre langue, nos enfants, mais on ne tuera jamais notre esprit. Cette pièce met en avant l’énergie et les vibrations de la culture autochtone en des temps contemporains. Le fait de pouvoir remonter à des expériences que notre peuple a vécues des centaines d’années auparavant, ou bien très récemment, fait partie de ma vision artistique. »

     

    Se mouvoir dans la brèche

     

    Tournée elle aussi vers l’histoire de son peuple, Nasim Lootij s’inspire en partie de sa jeunesse dans un Iran post-révolution bouleversé par les conflits avec l’Irak secouant son pays dans les années 1980. L’artiste a quitté sa terre natale à l’âge de 22 ans pour s’installer d’abord en France — où elle commence ses études en danse —, avant de venir s’établir récemment à Montréal.

     

    « Chacun porte en soi un héritage. Ça peut être d’ordre biologique ou génétique, mais c’est aussi l’héritage social et politique : tout ce qu’un individu a lui-même vécu, et tout ce que sa famille et ses ancêtres ont vécu, affirme-t-elle. Je suis évidemment influencée par une autre révolution arrivée il y a 100 ans, que ni moi, ni ma mère, ni ma grand-mère n’avons vécue. Nous sommes tous affectés par ce qui s’est passé dans l’histoire de notre peuple, mais aussi dans l’histoire mondiale. »

     

    La pensée d’Hannah Arendt est venue nourrir le processus de création de son solo Moi-Me-Man (man en persan signifie « moi »). Nasim Lootij s’inspire ainsi de l’essai La crise de la culture,dont elle inclut certaines citations dans la conception sonore. De cet ouvrage dense de la philosophe allemande, elle retient surtout l’idée de devoir assumer à la fois notre histoire individuelle, mais aussi ce qui est advenu dans l’histoire humaine et mondiale : « Arendt parle de la capacité et des possibilités de l’Homme de décider de son avenir. Il y a toujours de grands bouleversements et changements sociaux et politiques. Et où est notre place ? Est-on vraiment libre dans ses choix ? Même si parfois on pense avoir un pouvoir de décision, n’est-on pas juste influencé par tout ce qui se passe dans la société, par la politique et la propagande ? »

     

     


    La danseuse constate le désintérêt ambiant pour l’histoire qui touche son pays mais aussi d’autres parties du monde, et mesure l’importance de renouer avec le passé afin d’appréhender l’avenir et espérer des changements : « Il faut connaître son passé, sans ça, il est impossible d’être indépendant dans nos choix et de comprendre le monde. Si on n’accepte pas nos fautes, si on ignore les raisons pour lesquelles on en est arrivé là, alors on répète les mêmes erreurs et on est perdu. »

     

    La tradition dans le corps

     

    Najim Lootij mêle le vocabulaire issu de la danse expressionniste allemande des années 1920 à celui de l’icône de la danse moderne Martha Graham. L’héritage des danses iraniennes est aussi présent dans son corps, croit-elle. Il est surtout visible dans les mouvements très fluides des bras.

     

    Se servant de sa formation institutionnelle tout en s’en émancipant, Christine Friday, quant à elle, s’inspire des danses de pow-wow :« Pour moi, la cérémonie est une danse, et la danse est une cérémonie,explique-t-elle. Chaque mouvement dans les pow-wow est directement connecté aux esprits. Parce que je ne peux me départir de qui je suis, c’est un aspect qui se glisse automatiquement dans mon approche du mouvement. » Si cette sphère spirituelle intime au coeur de son travail a des finalités holistiques propres à son peuple et à sa culture, Christine Friday veut, elle aussi, toucher à l’universalité, à la culture humaine, car elle est persuadée qu’au fond, « nous sommes tous liés par la danse ».

     

    À travers leurs danses, elles rendent hommage, chacune à sa manière, à ceux et à celles qui ont essayé de changer l’ordre des choses, tout en puisant dans leurs passés respectifs une sagesse pour entretenir la mémoire et appréhender un avenir meilleur.

    Maggie Me / Moi-Me-Man
    De et avec Christine Friday/Pukawiss Performance. / De et avec Nasim Lootij.

    Présentés par Tangente du 5 au 8 octobre, au Wilder, en co-présentation avec Nord Sud Arts et Cultures, dans le cadre du festival Altérité, pas à pas!.












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