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    Avec «Blade Runner 2049», Denis Villeneuve se mesure à l’impossible

    Le cinéaste a relevé le défi le plus ambitieux de sa carrière

    29 septembre 2017 |François Lévesque | Cinéma
    «J’étais habitué à faire du cinéma avec un orchestre de chambre. Là, je devais diriger un orchestre symphonique», explique Denis Villeneuve.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «J’étais habitué à faire du cinéma avec un orchestre de chambre. Là, je devais diriger un orchestre symphonique», explique Denis Villeneuve.

    Livrer une suite à un chef-d’oeuvre établi constituait déjà un défi immense. Or voilà que Denis Villeneuve se voit impartir le rôle de sauveur du cinéma de science-fiction. Vous avez dit pression ?


    Alors âgé de 14 ans, Denis Villeneuve se rendit dans un cinéma de Trois-Rivières pour voir un film dont il savait peu de chose, mais dont il attendait beaucoup. Blade Runner, nouveau long métrage de Ridley Scott, celui-là même qui avait réalisé Alien quelques années plus tôt, s’était retrouvé dans l’un des magazines de science-fiction dont se gavait l’adolescent entre deux numéros de Métal hurlant. S’ensuivit un moment de révélation. Et voilà que, 35 ans plus tard, c’est son nom qui apparaît au générique de la suite Blade Runner 2049, dont Scott lui a confié la réalisation. Difficile de respecter le legs d’un film ayant accédé au rang de chef-d’oeuvre ? 

     

    « À la lecture du scénario, j’ai su qu’il y avait là le potentiel de faire du cinéma, qu’il y avait un respect du premier film et que, visuellement, je pourrais “m’envoyer en l’air” », explique Denis Villeneuve en convenant du même souffle que ce fut là une aventure aussi grisante que terrifiante.

     

    « J’étais habitué à faire du cinéma avec un orchestre de chambre. Là, je devais diriger un orchestre symphonique. »

     

    Sorti en 1982, Blade Runner se déroule en 2019 dans un Los Angeles noctambule où se côtoient l’ultramoderne et le vétuste. Afin de faciliter l’existence d’une humanité en déclin, une classe d’esclaves — industriels, sexuels — a été inventée : les « réplicants », des êtres conçus de matières organiques de synthèse à longévité prédéterminée. Lorsque l’un d’eux se révolte, il incombe alors à des chasseurs de primes, des « blade runners », de « retirer » ces modèles dits défectueux. Rick Deckard (Harrison Ford) est un blade runner sur la piste de réplicants rebelles. De nature mélancolique, Deckard s’éprend de Rachel, une réplicante nouveau genre qui est convaincue d’être humaine.

     

    Blade Runner 2049 reprend l’action trente ans plus tard, alors que nul ne sait où Deckard, qui a jadis fui avec Rachel, se cache. Après une rébellion de réplicants, la compagnie qui les produisait a fait faillite. Une autre a pris le relais en fabriquant des modèles parfaitement obéissants. Les blade runners sont toutefois encore nécessaires puisqu’il existe une première génération clandestine de réplicants dotés d’une durée de vie « ouverte ».

     

    Au cours d’un banal « retrait », « K » (Ryan Gosling), un blade runner, met au jour un événement inattendu qui l’obligera à retrouver la trace de Deckard.

     

    Vraiment cinématographique

     

    Entre vision futuriste envoûtante et questionnements existentialistes prégnants, Blade Runner n’appelait pas une suite.

     

    « J’avais des appréhensions par rapport au texte, et quand j’ai rencontré les producteurs et que j’ai finalement dit “OK, je vais le faire”, j’avais des conditions », précise Denis Villeneuve.

     

    « C’était important pour moi, par exemple, que le film ait la même approche de la violence et de l’action. Il y avait dans l’original un réalisme et une maturité amenés par Ridley Scott, et je voulais m’assurer qu’on était tous sur la même longueur d’onde. »

     

    Denis Villeneuve, pour reprendre sa formule, ne souhaitait pas qu’on lui demande de réaliser un énième film de superhéros.

     

    Évoquer, évoluer

     

    Bien que la matière ne manque pas dans Blade Runner, c’est d’abord à son esthétisme distinct, influent, que l’on songe dès que son titre est mentionné. Sa descendance cinématographique est longue et variée. Blade Runner est devenu un référent visuel. Formaliste brillant, Ridley Scott, qui produit la suite, dit avoir choisi Denis Villeneuve d’abord pour son talent pour raconter une histoire de manière vraiment cinématographique.

     

    Cela étant, le sens de l’image indéniable du second, ses dons pour composer des scènes et des plans aussi beaux que « signifiants », ont eu à coup sûr l’heur de plaire au premier.

     

    « C’est une responsabilité : combien de gens ont rêvé, sont habités, ont été inspirés par le premier film ? Créer ces nouveaux espaces-là, ç’a été un long travail. »

     

    Le cinéaste québécois est parvenu à convoquer le souvenir de l’original tout en marquant une évolution visuelle, lorgnant par exemple du côté de Kubrick et de Tarkovski. En pleine possession de ses moyens, Denis Villeneuve n’étale pas sa cinéphilie comme un jeune cinéaste désireux d’épater la galerie : il intègre ses références, qui deviennent partie prenante de l’ensemble. L’univers de Blade Runner, il se l’est approprié.

     

    Confiance et collégialité

     

    S’il a pu en arriver là, c’est selon lui grâce à la confiance que lui a témoignée le studio, mais aussi grâce à la réputation des collaborateurs dont il s’est entouré. « J’ai passé plusieurs semaines avec Roger Deakins [le directeur photo] à découper le film, à concevoir le storyboard. Le storyboard est une étape cruciale, car on interprète les mots et on les transforme en images. C’est un processus lors duquel il y a une réécriture importante du scénario : plusieurs scènes changent. Pas leur propos, mais les idées visuelles sont transformées. »

     

    Autrement dit, un univers s’incarne et se déploie et, ce faisant, l’action qui s’y déroule s’adapte à ces lieux et à cette architecture qui jaillissent de l’esprit du cinéaste et de ses collaborateurs.

     

    « Les gens avec qui j’ai fait le film, ce sont ceux avec qui j’ai fait Prisoners. Ils m’avaient protégé et, à l’époque, ça m’avait impressionné. Je ne m’étais jamais senti aussi respecté comme auteur […]. Je m’attendais tellement à rencontrer de la résistance quant à la manière dont j’avais adapté le scénario, puis tourné le film… »

     

    À terme, le studio Warner Bros., à la surprise du cinéaste dont c’était là le premier film américain, avait approuvé son montage — son « director’s cut » — sans réserve. Au sujet de Blade Runner 2049, Denis Villeneuve mentionne une collégialité similaire. « Ridley Scott m’a donné carte blanche », confirme-t-il.

     

    Un accomplissement

     

    Alors même qu’approche la sortie du film, en salle le 6 octobre prochain, Denis Villeneuve a la tête toute pleine d’un prochain projet : l’adaptation du roman Dune de Frank Herbert, monument de la science-fiction et autre oeuvre qui lui fit autrefois une forte impression. Après Arrival et ses huit nominations aux Oscar, dont une pour la meilleure réalisation, son genre de prédilection lui réussit. Et nombreux sont ceux qui l’y réclament.

     

    Ainsi, l’influent site Wired titrait récemment « Le réalisateur de Blade Runner 2049 Denis Villeneuve est le nouvel espoir de la science-fiction ». On est assez d’accord, et ce, en dépit des protestations du principal intéressé.

     

    Mis en marché comme un secret à garder, selon l’école promotionnelle d’Hitchcock, Blade Runner 2049 est sans conteste le film le plus attendu de l’année, avec à la clé embargo et liste de détails à ne pas dévoiler. On recommande de revisiter l’original avant de se précipiter au cinéma pour voir cette suite éblouissante.

     

    Pour autant, le plus réjouissant devant pareil exploit, c’est cette certitude qu’il se trouvera forcément dans la salle de jeunes cinéphiles qui, comme Denis Villeneuve en son temps, vivront un moment de révélation.













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