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    Festival Regard

    Quand le jeu mène à la réalisation

    Les comédiennes Alexa-Jeanne Dubé et Fanny Mallette reviennent sur leur passage à la réalisation

    20 mars 2017 | François Lévesque à Saguenay | Cinéma
    Les actrices Alexa-Jeanne Dubé et Fanny Mallette ont toutes les deux sauté le pas en passant derrière la caméra pour devenir réalisatrices.
    Photo: Tom Core Photographie Les actrices Alexa-Jeanne Dubé et Fanny Mallette ont toutes les deux sauté le pas en passant derrière la caméra pour devenir réalisatrices.

    C’est parfois un hasard, plus souvent une nécessité : il arrive qu’un comédien décide de passer non pas de l’autre côté du miroir, mais de la caméra. Le phénomène n’est ni rare ni nouveau, mais il demeure fort intéressant. Le festival de court métrage Regard, qui s’est terminé dimanche à Saguenay, y a consacré un volet. On a voulu aller plus loin avec deux des participantes, Fanny Mallette et Alexa-Jeanne Dubé.

     

    La première a écrit et réalisé Le dernier mardi, sur la complicité délicate qui unit une jeune infirmière et la vieille dame à qui elle donne des soins à domicile. La seconde a écrit et réalisé Oui mais non, sur la relation complexe entre deux voisines, dans lequel elle interprète aussi l’un des rôles.

     

    Le désir de réaliser était-il latent, ou s’est-il manifesté à force de jouer ?

     

    Fanny Mallette (FM) :Le désir a toujours été là, mais j’ai longtemps pensé que ce n’était pas pour moi. J’étais une actrice et je brûlais de ce feu-là. J’ai toujours écrit, par contre, mais ça restait dans mon ordinateur. C’est un technicien, sur un plateau, qui m’a un jour botté le derrière en me faisant remarquer qu’il n’y avait pas qu’une seule façon d’écrire et qu’écrire à temps perdu ne faisait pas en sorte que j’étais moins scénariste. Ça m’a chicotée. Puis, quand mon dernier enfant a commencé la maternelle, je me suis lancée : j’ai décidé que le temps que je ne passerais pas à jouer serait consacré à mes propres projets.

     

    Alexa-Jeanne Dubé (AJD) : J’ignorais que la réalisation pouvait me plaire. Dans mon esprit, j’étais comédienne, et c’était ça que je voulais faire — j’étais très obstinée. C’est drôle parce que les gens me disaient : « Oui, mais t’es une leader ; t’as une personnalité forte. Tes idées sont claires. T’es certaine de pas vouloir réaliser ? » Je répondais que non. Sauf que, sur les plateaux, je remettais beaucoup en question le travail des réalisateurs, parce que j’étais plus curieuse de savoir dans quelle oeuvre je jouais que de juste savoir ce que mon personnage y faisait. Puis, un jour, j’ai voulu passer des oeuvres des autres à la mienne, je pense.

     

    On a souvent l’impression qu’un acteur aura d’emblée plus de facilité à diriger d’autres acteurs. C’est un cliché ?

     

    FM : Une réalisatrice m’a déjà avoué qu’elle avait peur des acteurs parce qu’elle avait l’impression de ne pas savoir comment leur parler. Ça m’a étonnée. Quand mon tour est venu, que je me suis retrouvée avec Françoise Faucher sur mon moniteur en gros plan et que je l’ai entendue parler, ça m’a tellement émue… je trouvais ça si beau et je la trouvais, elle, si généreuse… Elle n’avait pas tourné au cinéma depuis Les portes tournantes, en 1987-1988 ; je l’ai appris le matin, et ça m’a ébranlée. Mais elle s’était déplacée pour mon petit film produit sans moyen et tourné chez ma mère, dans un troisième étage, à son âge… Et elle était là, et elle m’offrait sa présence, son talent… Ça m’a pris trois ou quatre prises avant de me ressaisir et de commencer à la diriger.

     

    AJD :La facilité qu’on a en tant qu’acteur, c’est qu’on sait ce que c’est que d’être dans cette position-là. On a de ce fait plus d’aisance à dire les choses, à amener l’acteur qu’on dirige vers ce qu’on cherche comme émotion. Parfois, un cinéaste ne comprendra pas ce que ça te demande de te mettre dans tel état ; la vulnérabilité que tu ressens alors. Ça peut être très brutal s’il y a un malentendu, ou de la confusion. Donc à cet égard-là, oui, on a « peut-être » une petite longueur d’avance. Mais ce n’est pas systématique. Certains cinéastes sont des grands directeurs d’acteurs, et certains acteurs qui voudraient réaliser seraient incapables de verbaliser ce qu’ils veulent, parce qu’ils sont trop instinctifs.

     

    En collaborant avec des cinéastes, vous avez dû vous forger une idée de ce qu’était la réalisation. Votre passage derrière la caméra vous a-t-il confirmé cette idée, ou avez-vous au contraire vécu un choc ?

     

    FM : Le seul choc pour moi, ç’a été de constater que je me sentais bien, que j’étais dans mon élément, complètement. Ça ne fait pas de différence pour moi d’être devant ou derrière la caméra : je suis à ma place sur un plateau. C’est là que je trouve ma place dans l’univers.

     

    AJD :Choc et confirmation, en même temps. Il y a des surprises… Quand tu écris un scénario, c’est une chose, quand tu l’imagines, c’en est une autre, mais vient le moment où tu dois le découper pour la mise en scène. C’est l’étape qui a été la plus intense pour moi ; la prise de conscience que là, mon histoire, je devais la raconter non plus avec des mots, mais avec des images, et lesquelles, et de quelle manière. Quel point de vue adopter, et comment maintenir la cohérence de l’oeuvre ? Tu peux tourner une scène de mille façons… mais en même temps, non, pas vraiment. C’était des questions que je ne m’étais jamais posées, mais c’était grisant d’y être confrontée, puis d’assumer mes choix. Après, c’est un travail d’équipe : on est tellement soutenu pendant le tournage !

     

    Est-ce qu’on peut dire qu’une deuxième voix, différente de celle exprimée à travers le jeu, a été libérée ?

     

    FM : Mets-en ! Ah, oui. J’ai tourné une courte scène au chalet de ma productrice, et je me souviens de ce moment où ma soeur Marie-Hélène, qui y joue, et François-Xavier Dufour, sont partis se faire coiffer et maquiller, et que moi, plutôt que de prendre une fois encore ce chemin-là, le chemin de l’actrice, je suis allée arpenter le terrain pour déterminer où placer la caméra… Le bonheur ! Le bonheur vrai ! C’était tellement libérateur. Juste cet instant-là justifiait tout à coup la somme insensée de travail de recherche que j’avais mis en amont.

     

    AJD : Je crois que j’avais besoin de prendre des décisions plutôt que de simplement obéir. Et la réalisation constitue un risque : tu proposes quelque chose, ta vision, et si tu te plantes, tu es seule responsable. Et ça, ça correspond à qui je suis.

     

    On l’aura compris, après cela, il n’y a pas de retour en arrière possible. En ce moment, Alexa-Jeanne Dubé attend le feu vert pour coréaliser, « en garde partagée » avec Luce Tremblay-Gaudette, une websérie consacrée aux enfants du divorce. Quant à Fanny Mallette, elle espère tourner sous peu un second court métrage tout en travaillant sur un scénario de long.

     

    François Lévesque se trouve à Saguenay à l’invitation du festival Regard.













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