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    Paroles d’anges de bois ou de papier

    On s’était arrêtés une fois en petite délégation familiale voir « la chose » au lieu de filer vers Charlevoix comme d’habitude. Ce Cyclorama-là, à Sainte-Anne-de-Beaupré, nous semblait bien kitsch. Ses allures de jouet mécanique à crinquer, son portail néoexotique juraient avec l’architecture de la basilique voisine. Non, le revêtement n’était pas son atout premier…

     

    Or c’est bien pour dire, une fois à l’intérieur, l’immense toile circulaire du panorama biblique créé à la fin du XIXe siècle nous avait impressionnés. Tous ces détails du Jérusalem d’antan au moment de la crucifixion, en partie fantasmés, on le présume, si réalistes pourtant. Sur 365 degrés et 17 000 pieds carrés, avant l’avènement d’IMAX, fallait voir ça…

     

    Station obligée des pèlerins de la basilique depuis 1895, ce Cyclorama imaginé par le peintre allemand Hans Bruno Pighein nous était apparu soudain respectable. La fois suivante, on l’avait salué au passage, le sourire en coin moins ironique, avant de l’oublier à nouveau.

    Photo: Gouvernement du Canada / Institut canadien de conservation «L’Incrédulité de saint Thomas» (1770), une œuvre de Jean-Jacques Lagrenée qu’on peut voir au Musée national des beaux-arts du Québec
     

    On a un rapport tout croche avec notre héritage religieux, faut dire. Mélange de révolte et d’attendrissement, mâtiné de honte. Encore difficile de saisir la pleine valeur culturelle de ce patrimoine-là, mémoire de nos aïeux.

     

    Longues à faire taire, les rancoeurs collectives contre l’ancienne omnipotence du clergé. Reste à s’y atteler, sous peine d’amnésie.

     

    Or donc, le ministre de la Culture, Luc Fortin, a reconnu au début de la semaine la valeur patrimoniale du Cyclorama, panorama le plus imposant d’Amérique, ancêtre des projections immersives.

     

    En principe, il devrait rester au Québec, jugé bien patrimonial par les experts du ministère de la Culture. Restera à déterminer si ça se jouera à l’échelle nationale ou locale et qui l’achètera. Au moins, le dossier bouge.

     

    Depuis que la famille Blouin, gardienne du temple, l’a mis en vente au coût de 5 millions, à la fin juillet, le Cyclorama, jugé longtemps ringard, reprend de la vogue. Les curieux viennent de loin pour admirer ses courbes et sa toile géante. Question de regard posé dessus.

     

    Sans une pétition lancée par le professeur de cinéma à l’Université Laval Jean-Pierre Sirois-Trahan, dont Le Devoir a fait écho, elle prendrait sans doute le chemin des États, cette immense fresque là.

     

    Selon Le Soleil, la famille Blouin aurait tenté en 2015, avec l’appui de la députée du coin, d’obtenir une aide gouvernementale. En pure perte, alors…

     

    Comme quoi ça prend des avis d’experts et des branle-bas de combat pour réveiller l’État qui dort et secouer les puces des blocages collectifs.

     

    Le dragon de Lachine

     

    L’héritage religieux du Québec m’aura sauté aux yeux cet été, au hasard d’expos et de visites guidées, tirant au passage des leçons d’histoire et de culture bien inspirantes.

     

    À Lachine, devant l’église des Saints-Anges-Gardiens, j’admirais au-dessus du pignon central, entre deux clochers, la magnifique statue de l’archange saint Michel terrassant un dragon à bouche ouverte, sur bois couvert de cuivre, attribuée — on nous l’apprit plus tard — au grand sculpteur Louis Jobin.

     

    Elles sont fermées à clé, de nos jours, les églises, après les vols d’objets de culte qui n’honorent personne. Mais un baptême venait d’y être célébré et l’heureux papa nous tint la porte ouverte. — OK, on entre !

     

    Ils valaient cent fois le coup d’oeil, ces anges du choeur et de la nef peints par Ozias Leduc sous assistance entre autres de Paul-Émile Borduas. Le buffet de l’orgue Casavant exposait ses tuyaux en tribune. Du coup, deux dames qui s’activaient devant l’autel nous ont raconté l’histoire de l’église, sans cesse brûlée et reconstruite depuis l’aube du Régime français : un de ces moments délicieux et instructifs qui nous font taper sur Google « église des Saints-Anges » et « Lachine » pour en apprendre davantage.

     

    Voyage dans le temps

     

    Autre escale : Québec, au pavillon Pierre Lassonde du Musée national des beaux-arts. Sur les cimaises jusqu’au 4 septembre, j’ai rattrapé l’expo Le fabuleux destin des tableaux des abbés Desjardins. Ces oeuvres religieuses, exécutées aux XVIIe et XVIIIe siècles par des artistes européens souvent renommés, ornaient les églises de Paris. Saisies à la Révolution française puis récupérées par le père Philippe-Jean-Louis Desjardins avec appui de son frère aumônier, expédiées au Québec, elles ornaient depuis les parois des églises paroissiales et des communautés religieuses.

     

    Plusieurs servirent de modèles aux artistes d’ici, de Théophile Hamel à Joseph Légaré. 40 tableaux d’origine et 20 copies québécoises, déployés sur grandes surfaces muséales, pour mieux nous raconter les migrations de l’art lors des crises politiques sur dérive des continents.

     

    Je gardais le souvenir de l’importance accordée par les soeurs ursulines devant les élèves aux tableaux français de la chapelle extérieure du couvent. Décrochés de leurs vieux murs, ils se mêlent aujourd’hui au musée à ceux des Augustines, des églises Saint-Roch, de Saint-Antoine-de-Tilly, et autres prêteurs. Grande panoplie d’angelots, de cieux déchirés pour les grandes révélations, et autres Marie-Madeleine, souvent superbes, en mission désormais historique.

     

    Étant entrée plus tard dans la chapelle des Augustines de l’Hôtel-Dieu, le fac-similé d’une oeuvre de François-Guillaume Ménageot y comblait un vide au mur, en attendait son retour du MBAQ.

     

    L’ancien cloître du monastère, placé en fiducie (avec délicieux resto), se laisse visiter. Parcourant ses dédales et les voûtes du Régime français, sur garnitures de boulets perdus de tirs britanniques, on remontait le temps.

     

    De la cour du couvent, se berçait devant nous au balcon une des dix ou douze augustines toujours hôtesses des lieux. Lorsque la dernière d’entre elles quittera le Vieux-Québec, comme le feront à l’automne les ursulines, c’est un pan continu de l’aventure des francophones d’Amérique qui s’évanouira à leur suite, ai-je songé. Et par-delà les incroyances, aucune rancune tenace, même justifiée, ne devrait nous masquer la valeur de ce riche patrimoine, me suis-je dit encore en fermant le portail.













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